Ɵ Grand personnage assis un serpent autour…

Lot 37
200 000 - 250 000 €
Résultats avec frais
Résultat: 264 500 €

Ɵ Grand personnage assis un serpent autour…

Ɵ Grand personnage assis un serpent autour du cou, Djenne, Delta du Niger intérieur, Mali
Époque: 1400/1550 après J.-C.
Terre cuite
Scanner du Docteur Marc Ghysels
H. 55,9 cm - L. 29,2 cm

Provenance:
- Philippe Guimiot, 1985
- Baudouin de Grunne, Bruxelles
- Bernard de Grunne, Bruxelles
- Collection privée

Exposition:
- Africa: The Art of a Continent, Royal Academy of Arts, Londres, 4 octobre 1995 - 21 janvier 1996 Martin Gropius Bau, Berlin, 1er mars - 1er mai 1996
Solomon R. Guggenheim Museum, New York, June 7 - September 29, 1996
- The Inner Eye: Vision and Transcendence in African Arts, LACMA, 26 février - 9 juillet 2017

Publication:
- Philippe Guimiot, African Arts, 25,3 (Juillet 1992), 4e de couverture en publicité
- Philippe Guimiot, Arts d'Afrique Noire, 82 (été 1992) 4e de couverture en publicité
- Philippe et al Guimiot, Art et objects tribaux, II, Regards sur une Collection, Philippe Guimiot, Bruxelles, 1995, n°1
- Tom et al Phillips, Africa: The Art of a Continent, London: Royal Academy of Arts, 1995, p. 493, plate 6.4i
- Bernard de Grunne, Djenne - Jeno - 1000 Years of Terracotta Statuary in Mali, Mercatorfonds, Bruxelles, 2014, n°85 (photo inverse).
Aussi illustré dans Chronological Evolution of Djenne - Jeno Sculpture, sans numéro de page

LA GRANDE STATUAIRE DJENNÉ-JENO UN DON MILLÉNAIRE DU FLEUVE NIGER
L'essor d'une des principales civilisations urbaines anciennes du monde, centrée sur le delta du Niger moyen au Mali, a généré la statuaire en terre cuite de Djenné-Djeno, un des styles artistiques les plus raffinés d'Afrique, qui s'est épanoui entre 700 et 1700 après J.-C.
Je me suis efforcé de trouver une appellation appropriée pour ce style artistique unique de la statuaire en terre cuite du Mali médiéval. Le nom « Djenné » proposé par Jean Laude et Jacqueline Delange me semblait trop étroitement associé à la ville actuelle de Djenné, avec sa splendide grande mosquée, quintessence de la tradition du Mandé islamisé et prototype d'un style néo-soudanais appelé le « style Djenné ». Mon travail sur le terrain m'ayant permis de déterminer que cette statuaire en terre cuite a été créée par différents groupes ethniques - comme les Bozo, les Soninké, les
Sorko, les Bobo et les Marka - une attribution ethnique est exclue. Les communs dénominateurs de cet ensemble sont la période (un millénaire entre 700 et 1700 après J.-C.), le matériau utilisé (la terre cuite et un peu le bronze) et l'origine géographique (la région du delta intérieur du Niger).
J'ai proposé d'appeler ce style artistique ancien le « style Djenné-Djeno », qui renvoie à Djenné-Djeno (« l'Ancienne Djenné »), site historique de la première ville de Djenné et précurseur de la Djenné moderne islamisée à son emplacement actuel. C'est là que quatre statuettes en terre cuite et quelques fragments ont été mis au jour par une équipe placée sous la direction des archéologues américains Roderick et Susan McIntosh.
La sculpture de Djenné-Djeno a surgi au milieu de la vaste plaine d'inondation du delta intérieur du Niger, qui s'étend sur plus de 160 000 kilomètres carrés et est encadrée par le puissant fleuve Niger et son affluent le Bani. Ce magnifique style artistique est un véritable « don du Fleuve1 ».
La civilisation de Djenné-Djeno et ses formes artistiques sont à l'art de l'Afrique occidentale ce que la civilisation olmèque, née dans les marécages autour de San Lorenzo, est à l'histoire de l'art de la Mésoamérique, le Nil à l'Égypte, et la plaine alluviale du Tigre et de l'Euphrate aux grandes civilisations mésopotamiennes du Moyen-Orient.
La statuaire en terre cuite du delta intérieur du Niger est une des formes artistiques les plus riches et les plus anciennes de l'histoire de l'art en Afrique noire. Elle n'a d'équivalent en termes de profondeur temporelle que dans les cultures artistiques du Nigéria, de la civilisation Nok aux civilisations d'Ifé et du Bénin. Cependant, une des caractéristiques exceptionnelles de la statuaire du delta intérieur du Niger est la richesse des postures rituelles adoptées par les figures humaines. Leur variété ne peut être comparée qu'à une seule autre civilisation ancienne, le royaume du Kongo, dont les origines remontent à un millier d'années.
Les styles artistiques de Djenné-Djeno sont une des plus grandes réussites issues du cadre conceptuel de l'oikoumène du Mandé - terme aussi fort et multiple que sa signification grecque d'origine, qui fait référence à un monde « civilisé » - dont le centre de gravité est la Case sacrée de Kangaba, dans le Mali méridional. Cet oikoumène du Mandé, qui remonte à deux millénaires au moins, s'est lentement développé avec la production alimentaire à grande échelle, comme la domestication du riz sauvage, dans la région du delta intérieur du Niger. De nombreux groupes ethniques font partie de cette civilisation mandé: Les Soninke, les Sorko aussi appelé Bozo, les Bamana ou Bambara et bien évidement les Dogon.
Dans les traditions épiques du Mandé, les dimensions spirituelles du personnage le plus célèbre et le plus acclamé du peuple soninké, le roi
Soundjata Keita, sont exprimées par le biais de son pouvoir occulte et de son aptitude à communiquer avec les ancêtres à travers des sacrifices humains et animaux sur des « objets de pouvoir ». Ces « objets de pouvoir » appartiennent aux domaines artistique et technologique des forgerons du Mandé et aux riches traditions sculpturales en bois, terre, fer et bronze des sociétés initiatiques induites par le mythe.
Le style de Djenné-Djeno est fondamentalement humanocentrique, l'iconographie dominante étant la représentation de l'être humain, essentiellement adulte (tant masculin que féminin), les enfants n'apparaissant qu'occasionnellement. Sa deuxième caractéristique stylistique est la présence d'animaux, principalement des serpents, avec des incursions d'autres animaux comme des chevaux, des béliers, des buffles et même des caméléons. Il existe aussi un petit groupe de personnages composites, mêlant des traits humains à des particularités propres à certaines espèces animales, et des traits animaux à ceux de créatures imaginaires et fantastiques, sans rapport avec la nature.
Mes recherches en histoire de l'art et mes recherches sur le terrain au Mali en 1984-1985, ainsi que les fouilles archéologiques menées surtout par les archéologues américains Roderick et Susan McIntosh, ont démontré la profondeur historique de cette forme artistique du Mandé, la statuaire en terre cuite de Djenné-Djeno, probablement créée par les Soninké et des groupes ethniques apparentés, qui s'imposa dans le delta intérieur du Niger au Mali central entre 700 et 1700 après J.-C.
J'ai identifié au moins six styles différents dans le corpus des sculptures Djenné-Djeno. Par « style », j'entends une configuration de qualités formelles communes à un certain nombre d'objets similaires, probablement produits par une même personne ou un même atelier. Je réduis ainsi le style à un moyen d'établir des liens entre des oeuvres d'art individuelles. Certains de ces styles peuvent être considérés conformes à un canon tandis que d'autres s'écartent de toute norme.
Le style proto-classique - Le style préclassique - Le style classique I - Le style classique II - Le style classique III - Le style maniériste
La grande sculpture assise, avec une tête sphérique, des oreilles de félin, un torse allongé, les genoux repliés et les bras négligemment posés sur les cuisses est le plus grand exemplaire connu du style Préclassique. Ce style préclassique est un de mes préférés en raison de l'imposante monumentalité des figures, du subtil naturalisme de leur modelé et de leur extraordinaire présence. Je n'ai jamais réussi à localiser précisément l'origine géographique de ce style, qui est unique dans ce corpus. Au nombre des caractéristiques de ce style, on trouve les proportions uniques de la tête, qui est très petite par rapport au reste du corps, ce qui pourrait indiquer un éventuel lien avec le style proto-classique. De forme sphérique, cette tête a de petites oreilles de chauve-souris saillantes et un visage prognathe qui, ressemblant à celui des primates, confère à la figure un aspect quasi animal. Le modelé est dans l'ensemble plutôt mou et relâché, ce qui donne l'impression d'une grande paix, comme si ces êtres humains étaient dans l'expectative bien que vigilants. Certains ont à la main un petit sceptre ou chasse-mouches. On distingue trois types de coiffures: certaines figures sont chauves; d'autres ont les cheveux réunis en cône au sommet de la tête; et d'autres encore les portent tombant sur les épaules. Toutes sont vêtues d'une sorte de culotte ou pagne court. Elles portent le plus souvent de gros bracelets et un ou deux colliers superposés: l'un est constitué d'une ou plusieurs perles rondes; l'autre, d'une ou plusieurs perles tubulaires.
Étant donné l'unité stylistique décelable entre toutes les figures préclassiques, on peut supposer qu'elles furent produites par un même artiste, soit pour un autel très important, soit pour honorer un héros fondateur et ses descendants. (lot N°38)
Les trois styles classiques I, II, et III sont les plus accomplis et les plus élégants de tout le corpus. L'exemple le plus abouti des styles classiques est la statue de la fondation Menil de Houston par la perfection du modelé, le raffinement des détails et l'attitude représentée agenouillée les bras croisés et les mains posées sur les épaules. J'ai rattaché au style classique de nombreuses figures qui ont pour principales caractéristiques formelles: un modelé presque naturaliste du corps, enroulé dans une sorte de tension; l'extrême finesse de l'argile, couverte par ailleurs d'un engobe rougeâtre donnant l'impression d'une peau ferme; la forme ovale de la tête, au visage minutieusement détaillé; une gestuelle des bras très variée; un fin modelé des mains avec indication des jointures et des ongles; parfois, une rotation ou inclinaison latérale de la tête; la présence de serpents en haut-relief sur la tête, le cou, les épaules et le dos. Au moins trois ou quatre artistes différents ont travaillé dans ce style.
La grande statue Djenné-jeno agenouillée, le cou entouré d'une écharpe en forme de serpent, la tête légèrement tournée vers la droite, le torse couvert de dessins de lignes parallèles de pointillés et les mains posée sur les rotules est un des exemples les plus aboutis du style Classique II. Le modelé de la tête piriforme, la précision de la ligne du nez et des yeux exorbités, et la finesse et l'homogénéité de la pâte et la perfection de la cuisson font de cette oeuvre un exemplaire remarquable de ce style très abouti. (lot N°37)
Mon travail sur le terrain dans le delta intérieur du Niger prouve que leur statuaire en terre cuite représente les dieux des anciens habitants de cette région. Certains de ces dieux sont considérés comme les ancêtres déifiés de célèbres rois et reines fondateurs du delta. Ces statues n'étaient pas l'oeuvre d'un seul groupe ethnique, et elles étaient utilisées par les membres de n'importe quel groupe ethnique qui décidait de leur rendre un culte. Si cet usage pan-ethnique se confirme, on pourra en conclure que ce corpus de statues faisait partie d'un culte religieux largement pratiqué dans le delta intérieur du Niger. Dès lors, bien que secondaire par rapport à l'environnement physique de la statuaire, la religion est un facteur crucial dans la détermination de ce style artistique.
Les statues étaient vénérées dans des sanctuaires particuliers, qui étaient, selon mes informateurs, les premiers bâtiments construits lors de la fondation de nouveaux villages. Un aspect important des rituels impliquant ces statues était l'offrande de sacrifices humains et animaux, au cours desquels l'adorateur adoptait la même position que la statue à laquelle il était confronté. Le fait que les gens d'aujourd'hui, qui sont peut-être les descendants des créateurs de cette statuaire, se souviennent encore de certaines postures rituelles témoigne de l'importance, de la diffusion et de la persistance de ce culte dans le delta intérieur du Niger.
Cela soulève un problème important. Puisque l'adorateur adopte une attitude similaire à celle de la statue du dieu qui se dresse devant lui, on pourrait en conclure que le but de ces prières posturales était, pour l'adorateur, de faire lui-même l'expérience du divin. Les statues étaient des images sacrées utilisées pour susciter un état mystique permettant à l'adorateur d'expérimenter la fusion entre lui-même et son dieu. On peut aussi suggérer que, par l'adoption de ces postures, il invitait rituellement le dieu habitant la statue à prendre possession de lui. Une des principales caractéristiques formelles de cette statuaire - les yeux protubérants - symbolise peut-être cet état de possession.
Un autre aspect qui devrait être approfondi dans l'étude du delta intérieur du Niger est le rapport entre les hiéroglyphes et la posturalité.
En adoptant certaines postures rituelles, l'adorateur du delta intérieur du Niger crée autour de lui un espace sacré, de même que l'adepte du vaudou trace sur le sol des symboles sacrés vévé. Les relations symboliques entre les signes bidimensionnels et leurs incarnations tridimensionnelles, comme les statues, les pas des danses sacrées et les postures mystiques, constitueront une nouvelle phase de recherches.
Si, comme l'a souligné Marcel Mauss, le corps de l'homme est le premier et le plus naturel de ses instruments, il est aussi sa première et plus naturelle source de symboles, ainsi que son principal moyen de communication, non seulement avec ses pairs, mais aussi avec les dieux. Les postures sacrées des adeptes du delta intérieur du Niger sont comme les mudras, ces mouvements symboliques des mains ayant pour but de « sceller » les rapports entre l'adorateur et la divinité dans la religion bouddhiste. Les postures divines des dieux terrestres du delta intérieur du Niger sont les seuls signes arrivés jusqu'à nous d'une grande religion mystique.
Bernard de Grunne
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